Les écrits s’envolent… Compte-rendu de lecture

Publié par Marie-Anne Chabin, 3 octobre 2014

Les écrits s'envolentCharles Kecskeméti et Lajos Körmendy viennent de publier Les écrits s’envolent : la problématique de la conservation des archives papier et numériques (chez Favre).

Il y a trop peu d’ouvrages en français sur l’archivistique et encore moins de bons ouvrages. Alors, il n’y a pas à hésiter. Précipitez-vous !

C’est ce que j’ai fait. Je l’ai lu avidement et relu attentivement. Après un premier compte rendu sur un autre blog, je voudrais, sur ce blog archivistique, de développer trois autres points.

1. Connaissez-vous l’histoire de l’archivistique ?

La première partie de l’ouvrage retrace les grandes étapes du développement de l’archivistique, avec ses quatre missions : « engranger, préserver, mettre en valeur et communiquer les archives ».

Le livre raconte la genèse de la discipline, en parallèle de la diplomatique, jusqu’à son acte de naissance en 1841 avec la définition du principe de respect des fonds par Natalys de Wailly. Sont ensuite abordés : l’amour et le désamour entre archives et histoire, les interrogations entre érudition et pratique, la collaboration internationale des archivistes, l’évolution du droit international des archives (qui ne progresse pas !), jusqu’aux inquiétudes que soulève l’immédiateté de l’information numérique, contraire à l’esprit de continuité qui préside à l’archivistique.

Je dois avouer mon sentiment partagé à cette lecture, entre la joie de lire un essai percutant grâce au regard acéré de Charles Kecskeméti et un sentiment de honte d’apprendre autant d’informations sur une discipline qui est censée être la mienne… Aurais-je été si mauvaise élève à l’Ecole des chartes ou est-ce dû au fait qu’on parle trop peu d’histoire de l’archivistique dans ce pays et de façon trop franco-française ?

Première conclusion : lisez cette histoire, préalable à une prise de recul salutaire sur la situation de l’archivistique aujourd’hui.

2. Le rôle de l’archiviste

L’archivistique a à voir avec la maîtrise de la masse d’archives.

« La responsabilité pour le contrôle et la gestion de l’accroissement continu du patrimoine revient donc aux archivistes. Il s’agit sans doute de la plus délicate et de la plus complexe de leurs fonctions. […] Les choix qu’opèrent les archivistes ne leur sont pas dictés par leur capacité à prévoir les curiosités des historiens de l’avenir. Nul ne possède pareille préscience. La décision de préserver des dossiers jugés inutiles par le service producteur est fondée sur la connaissance des fonds du dépôt d’archives auxquels ils viendront s’ajouter, fournissant ainsi des informations complémentaires aux chercheurs. » (p 44).

C’est donc à l’archiviste, et non à d’autres, d’organiser les fonds, d’avoir cette stratégie de constitution des fonds grâce à leur connaissance des fonds déjà constitués, d’une part, et à leur connaissance des archives nouvellement produites d’autre part. Cette mise en perspective, cette prise de recul, posture professionnelle, doit être rappelée et réaffirmée virulemment car il me semble que, happés par les tâches quotidiennes et ballotés entre deux missions opposées de service au producteur / management des archives historiques, trop d’archivistes l’ont perdue de vue.

Concernant la communication, C. Kecskeméti rappelle que l’accès aux sources dépend de l’état de classement, donc du travail des archivistes. La collecte n’est qu’une partie du travail, l’organisation et la description des fonds est primordiale.

L’auteur rappelle aussi que « les Archives doivent répondre à des exigences contradictoires : accorder au lecteur un accès libéral aux sources et protéger les secrets » (p 82). C’est un point que le numérique ne modifie pas, au contraire.

L’impact du numérique sur la constitution des fonds se situe dans le risque de disparition avant l’arrivée aux archives, notamment dans les évolutions juridiques induites par le développement des technologies. L’exemple cité est celui de l’anonymisation des données personnelles : « L’anonymisation des données indiffère le sociologue qui travaille sur des séries mais est catastrophique pour la micro-histoire et la prosopographie. » (p 64). Reste à savoir jusqu’où cette anonymisation peut aller et dans quelle mesure la redondance des données personnelles peut jouer en faveur de la préservation des collections nécessaires et suffisantes.

« Or, comme la valeur du document d’archives n’est jamais nulle, nous craignons toujours de détruire des informations de valeur » (p 101). Il est cependant évident qu’on ne peut ni ne doit tout conserver.

3. La responsabilité de l’archivistique face au numérique

Lajos Körmendy écrit :  « Le monde numérique a transformé l’archivistique, parce que les documents eux-mêmes se sont transformés : leur structure est devenue plus compliquée et leurs éléments, dont l’importance a changé, se sont séparés. Les métadonnées ont reçu un rôle éminent, les caractéristiques techniques des documents sont passées au premier plan des préoccupations du conservateur et la normalisation est devenue une exigence fondamentale. » (p 193).

Les chapitres sur l’authenticité et l’intégrité sont particulièrement éclairants. Citations :

« L’authenticité a des degrés divers » […] « Au demeurant, un pourcentage non négligeable des documents n’est pas pourvu de signature, sans que ce fait ne rende leur authenticité douteuse. Il existe des techniques bien connues comme l’estampillage et la cotation qui renforcent l’authenticité, mais d’autres facteurs peuvent aussi agir dans le même sens, comme un règlement précis de la gestion des documents, le plan de classement, le registre de distribution, etc. » (p 137).

« L’authenticité et la force probante ne sont pas des concepts identiques ; la première a une signification plus large… » (p 138).

« L’intégrité doit être maintenue non seulement au niveau des documents individuels mais aussi au niveau des agrégats de documents » (p 131)

« L’intégrité ne signifie pas que les fichiers demeurent intacts » […]. « Il est beaucoup plus judicieux de considérer l’intégrité comme une complétude conservant tous les éléments essentiels du document. Certes, le support d’un document électronique, disque dur ou CD, peut changer, la forme peut changer, partiellement, mais il faut conserver inaltérés le contenu, l’identifiant, la structure et le contexte, parce qu’ils portent la cohérence du document. » (p 132)

« La littérature spécialisée s’intéresse surtout à l’intégrité des documents individuels, c’est-à-dire à la structure interne, et s’occupe peu de l’intégrité des agrégats de documents, c’est-à-dire de la structure externe. C’est regrettable parce que le document d’archives particulier ne se suffit pas ; son sens et sa valeur ne ressortent qu’en combinaison avec d’autres documents ; il faut donc conserver l’intégrité extérieure aussi. » (p 134).

« Les structures externes des documents, les relations entre les documents et les agrégats de documents, sont beaucoup plus importantes pour l’archiviste que la structure interne des documents. » (p 195)

Dans la première partie du livre, Charles Kecskeméti souligne « l’extrême pauvreté de la terminologie » en archivistique (p 45) sans compter les difficultés de traduction des termes techniques d’un pays à l’autre. Dans la seconde partie de l’ouvrage, Lajos Körmendy  travaille déjà à y remédier. Qu’ils en soient l’un et l’autres remerciés !

Conclusion

Je suis personnellement plus optimiste que les auteurs sur la capacité technologique et humaine à conserver les archives numériques.

Ce qui m’inquiète davantage est la pertinence de la sélection, la représentativité de ce qui est aujourd’hui collecté ; les ressorts de l’articulation entre une archivistique à visée patrimoniale et la pratique de l’archivage managérial (le records management) dans le secteur public) ; le manque de discernement et le manque de recul des pratiques de mise en archive éloignées d’une politique et d’une stratégie qui doivent s’appuyer à la fois à la finalité des archives et à la réalité du monde d’aujourd’hui ; la dérive des principes archivistiques abâtardis par un manque de réflexion intellectuelle pour les soutenir dans ce monde mouvant ; l’affaiblissement du principe de respect des fonds que le numérique oblige à redéfinir et à adapter ; le décalage des pratiques d’échantillonnage déconnectées depuis trop longtemps des réalités de la place des archives dans la société de l’information.

Si l’archivistique veut relever le défi du numérique et survivre, elle doit absolument retrouver sa spécificité et faire entendre une voix spécifiquement archivistique.

Lisez le livre de Charles Kecskeméti et Lajos Körmendy. Ressourcez-vous et participez au débat !