Les archivistes lisent-ils des livres d’archivistique?

Les écrits s'envolentIl y a un an paraissait l’ouvrage Les écrits s’envolent : la problématique de la conservation des archives papier et numériques, co-écrit par deux excellents connaisseurs de l’archivistique française, européenne et mondiale, Charles Kecskeméti et Lajos Körmendy.

J’ai salué avec enthousiasme la publication de cette étude car les livres français de réflexion en archivistique ne sont pas si nombreux, pour ne pas dire qu’ils sont rares. J’ai même commis quatre comptes rendus distincts (premier, deuxième, troisième, quatrième), repris ici et . Une synthèse du livre en a été rédigée il y a quelques mois par un adhérent du CR2PA pour ses collègues du club. Et c’est à peu près tout sur le net, c’est-à-dire peu.

Une jeune collègue m’ayant informée récemment, au détour d’une correspondance, qu’elle venait d’en terminer la lecture attentive, je me suis posée la question de savoir combien d’archivistes, français et francophones, avaient lu ce livre, tant pour la remarquable histoire de l’archivistique de la première partie sous la plume de Charles Kecskeméti, que pour l’analyse archivistique et diplomatique du document numérique de la seconde partie, rédigée par Lajos Körmendy.

Si beaucoup l’ont lu, je m’étonne que l’on n’en ait pas davantage parlé.

Si peu l’ont lu, je suis effrayée à l’idée de penser que :

  • les enseignants en archivistique (quelques dizaines)
  • les étudiants en archivistique (quelques centaines)
  • les professionnels des archives et de l’archivage (quelques milliers)
  • sans parler de ceux qui utilisent les archives

peuvent exercer leur activité en ignorant la réflexion que cet ouvrage apporte à la communauté.

Comme je suis d’une nature curieuse, je me demande ce que lisent les archivistes. J’aimerais être une petite souris pour me glisser auprès de chacun et chacune et établir la liste de leurs lectures archivistiques depuis un an. J’aimerais encore savoir la part de la littérature imprimée papier et la part de la littérature en ligne. Ce pourrait être en soi un sujet de mémoire de master, voire de doctorat…

Je m’inquiète peut-être pour rien. Peut-être que de nombreux archivistes ont photocopié le bouquin, dévoré ses pages, digéré ses conclusions et appliqué ses recommandations, mais qu’ils ont gardé tout cela pour eux, sans vouloir le partager, dans un accès de discrétion efficace. Tout est possible…

Autre hypothèse : les dangers que fait courir le numérique à la constitution des fonds patrimoniaux (préservation de la documentation des territoires, des droits des personnes, des relations internationales) et les réponses politiques, humaines et scientifiques à ces questions n’intéressent finalement pas grand monde dans cet univers de l’immédiateté.

Après tout, la nature fera bien le tri toute seule, elle l’a toujours fait. À chaque génération, à chaque siècle, ses pertes de mémoire incontrôlées, subies sans tenir compte des enseignements du passé et de l’observation du présent. Mais dans ces conditions, à quoi bon former des archivistes ?

Hasard du calendrier, je vois l’annonce du colloque « L’Histoire en mutation : l’École nationale des chartes aujourd’hui et demain » qui se tiendra le 13 novembre prochain.

Le programme de ce colloque est très alléchant pour qui s’intéresse à l’histoire et à l’exploitation des sources historiques (« L’image, source historique ») ou encore aux trajectoires des anciens élèves de l’école (« Les chartistes et les sciences sociales ») mais peut-on parler de l’avenir d’une grande école française dédiée à la qualité des sources historiques de ce pays sans parler du numérique ? Non bien sûr. Et il sera effectivement question du numérique dans les interventions finales ( « Du livre aux médias contemporains », « Enjeux pour l’historien de demain : l’exploitation des sources numériques »).

Cependant, je ne vois rien dans ce programme concernant, avant l’exploitation demain, la constitution aujourd’hui des sources historiques de demain, c’est-à-dire d’une part l’identification et la capture des sources dans un environnement de création chamboulé par les technologies et les réseaux, d’autre part la préservation de cette mémoire nationale quand on sait, avec le recul de deux décennies que la préservation de cette mémoire n’est pas qu’une affaire de technologie mais d’abord une affaire de méthode. Lacune notable. La fameuse « méthode chartiste » n’est-elle pas interpellée ici ? (je pose la question sans ambages car je sais, justement, ce que je lui dois).

Le colloque est placé sous le haut patronage de trois ministres. Pourrait-on espérer que l’un des trois ait lu, ou même feuilleté, Les écrits s’envolent : la problématique de la conservation des archives papier et numériques ? J’ai peu d’espoir, d’autant plus que – et je demande pardon à Charles Kecskeméti et à Lajos Körmendy de le souligner – leur ouvrage est un peu plus ardu que les romans de Patrick Modiano…


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